le jusant de l'empire
(suite)
Les occupants du bateau formaient à l'évidence des groupes
distincts.
Au mileu, rassemblés autour du mat unique déporté vers
l'avant, trois jeunes couples s'étaient installés aussi confortablement
que possible, assis sur des caisses ou des tonneaux.
Le plus âgé de ces couples,une vingtaine d'années chacun
peut-être, casés devant le mât, ne quittaient pas des
yeux leur fillette de cinq ou six ans qui ne cessait de se faufiler dans
le labyrinthe de la cargaison. Elle courait de ci, de là, tant de
choses à voir, attiré par un rocher rouge brillant au soleil,
puis diverti par un macareux battant rapidement des ailes au dessus de sa
tête.
Elle criait, montrait du doigt toutes ces merveilles à ses parents.
Plus sage,un garçonnet de trois ans se tenait sans bouger à
coté de ceux-ci. ses grands yeux effrayés plutôt que
curieux, il serrait fermement la main de son père.
Un autre couple de même âge était assis à bâbord,
appuyé au bastingage, se tenant par les épaules , regardant
la côte défiler devant eux.
Le dernier couple était assis au milieu du bateau, plus vers l'arrière.
C'étaient les plus jeunes, presque des adolescents.
La femme, confortablement adossé à des sacs, nourrissait son
bébé. Blonde, coiffée d'une longue natte, elle observait
avec sérieux son enfant, la petite bouche collée à
un sein ferme et d'un rose nacré qui débordait de sa chemise
et de sa tunique.
En face, le jeune mari, assis sur une caisse, souriait d'un air béat
et niais, comme étonné encore que cette minuscule chose emmaillotée
dans ses langes et remuant des poings en tétant, soit sa responsabilité.
Autour de ces couples évoluaient les quatre marins de l'équipage
qui formaient l'autre groupe des occupants du navire.
C'étaient trois adultes dont l'un plutôt âgé et
un grand adolescent.
Tous habillés pareillement : pantalons bouffants attachés
à la cheville par une corde, tunique de laine épaisse et grossière
serrée à la taille par une large ceinture de cuir, ils se
déplaçaient pieds nus, indifférents au pont de planches
rugueuses.
Il y avait peu à faire.
Les trois hommes ne cessaient de tourner autour de la jeune mère
allaitant son bébé, sous prétexte de régler
tel ou tel bout. A chaque passage, ils lançaient une gentille plaisanterie
comme : «Ben, il est affamé ce petit ». La mère
relevait la tête et les remerciait d'un sourire, mais en fait, leur
regard était plus dirigé vers le sein dodu que vers le poupon.
Le plus jeune s'était isolé tout à la proue du navire.
Guère qu'un adolescent encore, il avait commencé tôt
à naviguer, vers onze ans sur le bateau de son oncle comme mousse.
Désormais, c'était un vrai marin. Quelques mois auparavant,
son oncle s'était retiré et avait vendu son bateau. Il se
contentait maintenant de pécher sur son canot.. Il avait confié
son neveu à Maître Madeg, le patron de leur navire. Le jeune
marin avait apprécié le changement.
Le Maître du navire, comme le reste de l'équipage étaient
de bons compagnons.
Surtout, ils faisaient des voyages au long cours, alors que son oncle limitait
son activité à du cabotage le long des côtes de Bretagne.
Il avait déjà eu ainsi l'occasion d'aller vers des ports de
la Gaule Belgique, mais c'était la première fois qu'il venait
dans ces eaux.
Certes, il avait confiance dans la solidité et l'expérience
de Maître Madeg, mais l'approche de ces côtes l'avait terrifié.
Il se dégageait quelque chose de dangereux, de malfaisant de cette
terre.
De partout surgissaient des récifs en forme d'épées,
de lances, de couteaux, de haches, tous aussi redoutables que ces armes,
brillant comme l'acier et rouge comme le sang.
Il était certes chrétien, mais comme tout les gens de mer,
il avait le sentiment qu'un seul Dieu, c'était bien peu pour peupler
les eaux. Neptune et les Dieux des païens étaient encore bien
proches. Aucun marin n'aurait jurer qu'il n'existait pas dans les profondeurs
des Déités ou des Démons prêts à jaillir
des flots et à les emporter.
Aussi, le coeur serré d'effroi, les yeux plissés face au soleil,
il scrutait attentivement devant lui, prêt à crier l'alerte
si devait surgir brusquement devant eux une fourche acérée
de roches écarlates destinée à éventrer la coque.
Soudain, ses pires craintes semblèrent prendre forme. Droit devant
lui, au loin, la mer se mit à bouillonner, puis des corps argentés
se distinguèrent avec leurs longues queues battant l'eau. Le jeune
homme sourit, soulagé : une bande de dauphins!
Ils fonçaient vers le navire, telle une masse compacte prêt
à le heurter.
Le jeune marin ne s'inquiéta pas, ils connaissait ces animaux et
leurs jeux. au dernier moment, le groupe se scinda, formant un V, chaque
moitié longeant le flanc du bateau. Quelques uns jaillirent hors
de la surface, retombant avec fracas et agitant l'eau de leurs queues, aspergeant
passagers et équipage.
Madeg, le Maître du navire, éclata de rire en voyant l'air
exaspéré de certains.
Lui-même, ne risquait pas d'être mouillé.
Perché sur une sorte de plate-forme à la poupe du navire,
il ne différait pas d'aspect de son équipage, lui aussi pieds
nus. Les jambes largement écartées, son corps trapu et solide
prolongeait la rame-gouvernail qu'il tenait d'une seule main.
Il avait lentement contourné la cote par un demi cercle, et faisait
route maintenant cap à l'Est. Ce qui l'obligeait de temps en temps
à mettre son autre main en visière devant ses yeux pour ne
pas être ébloui par le soleil matinal.
Le passage des dauphins avaient déridé Madeg. C'était
un bon présage.
Tout c'était trop bien passé jusqu'alors et cela en devenait
presque inquiétant. A l'approche du port c'était enfin le
signe que désormais il n'avait plus rien à craindre.
Leur départ de la Domnonéa avait eu lieu à peine la
veille au petit matin.
Dés le départ, une bonne brise de nord-ouest sur une mer calme,
les avait poussé comme dans un rêve vers leur destination.
Il avait même un peu louvoyé avant que ne se lève le
jour pour retarder leur arrivée. Il connaissait les lieux, mais n'en
était pas un habitué, et ce qu'il en savait l'inciter à
la prudence. .Bien que cela faisait longtemps qu'il n'était pas venu
au port du Léguer, sa mémoire de marin avait retenu le moindre
récif et la nécessité de naviguer avec de bons repères
bien visible.
Aussi cette superbe journée ensoleillée qui terminait cette
traversée était plus qu'il ne pouvait espérer après
un voyage aussi facile.
Même l'angoisse d'éventuels pirates n'avait plus de raison
d'être, n'ayant pas vu la moindre voile sur le trajet.
Là aussi, la rapidité de navigation s'avérait un avantage.
Madeg savait bien que traîner trop longtemps dans les eaux vous faisaient
courir le risque de mauvaises rencontre.
Madeg soupira. Avec ces temps troublés, son métier devenait
de plus en plus difficile. Avait-il jamais été facile d'ailleurs?
Peut-être se faisait-il vieux? A trente six ans, il avait su atteindre
une honnête aisance et bâtir une solide famille.
Il repensa encore avec affection au patron qui l'avait pris tout jeune comme
mousse et lui avait pratiquement tenu lieu de père.
Grâce a lui, il avait appris non seulement le métier de marin,
mais surtout celui de commerçant. Il se répétait souvent
la phrase de son parrain "Un bon marin fera un maître pour le
bateau des autres, mais si de plus c'est un bon commerçant, il possèdera
son bateau".
Non seulement il possédait son bateau, mais aussi un second où
son fils aîné servait comme apprenti auprès d'un bon
maître de navire à son service.
De plus, il possédait prés d'Isca, le port d'où ils
étaient partis, un domaine non négligeable dont le reste de
sa famille, c'est à dire sa femme, ses deux autres garçons
et ses deux filles plus leur maris, s'occupaient. En plus de les rendre
presque indépendant pour la nourriture, ce domaine lui permettait
de vendre la laine de ses moutons, ainsi que les fromages qu'on y faisait.
Ses clients en Gaule payaient en argent et étaient fidèles.